Mercredi 26 novembre 2014.

Praia – Natal / 2800 km.

Ces derniers jours ont été un peu stressants. Je suis content de partir. Je sentais la tension monter en moi, auprès de mon entourage proche et parmi vous mes chers lecteurs. Hier soir je n’ai presque rien mangé, je n’avais pas faim. Je n’ai jamais réfléchi à ce que représentait une telle traversée. Je souhaitais me rendre en Amérique, l’accès par le nord n’étant plus possible car il était trop tard dans la saison, il ne me restait plus que le sud. La seule chose que j’aie regardé est la distance séparant le Cap Vert du Brésil. Dès lors que c’était possible, je ne me suis pas attardé davantage. Il y avait tant d’autres choses à organiser.

En arrivant au Cap Vert, mon ami Marc a commencé à me fournir des prévisions. Je ne me suis pas mis la pression, on m’a mis la pression. J’ai fait de très nombreuses traversées maritimes, je n’ai pas de souci avec ça, j’ai confiance en ma machine, en mon moteur, en mon ange gardien. Là, s’ajoute le problème de la ZIT qu’on appelle aussi le FIT (front intertropical). Ca c’est du sérieux, on ne rigole plus. On ne s’approche même pas de ces nuages tellement ils sont chargés et violents. On y trouve des vents ascendants allant jusqu’à plus de 140 km/h et juste à côté d’autres qui descendent à peu près à la même vitesse. Ceux-ci sont à même de briser un petit avion comme mon bébé en une seconde. Pour ne rien vous cacher, je me fais donc un peu de souci, ne sachant pas ce que je vais devoir affronter.

Je quitte l’hôtel à 6 heures sans rien manger. Arrivé à l’aéroport, la police m’annonce que je ne peux pas passer le contrôle car il n’y a pas de plan de vol déposé pour ma machine. Je les informe que je suis au courant, ayant appelé le service hier soir pour le déposer et ce matin pour savoir s’il avait été accepté. On m’a dit qu’il manquait des éléments et je dois aller maintenant le compléter. La police finit par me tamponner mon passeport. Je me rends au bureau où l’on m’informe que je dois fournir les points IFR où je vais passer. J’explique que je vole VFR et l’affaire en reste là. Ce retard dans le dépôt du plan de vol a d’ailleurs peut-être été ma chance, celui-ci ayant été envoyé à peine une heure avant mon décollage. Ils n’ont pas eu le temps, de l’autre côté, pour réagir et après je n’étais plus joignable. Je paie 52 € de taxes. Après avoir récupéré les 3 bidons destinés à mon réservoir supplémentaire, je les y transfère.

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J’ai vérifié l’huile hier, il y en a largement plus de la moitié. Je charge mes affaires, mes provisions, je garde l’indispensable et le nécessaire près de moi puis je contacte la tour pour demander l’autorisation de mettre en route. C’est le moment de vérité, s’ils me la donnent, je vais pouvoir partir sinon … Et la réponse vient comme une victoire : Foxtrot Kilo Echo, start up approved. Yessssssssssss. Je suis super content, j’ai vraiment eu peur que les brésiliens s’y opposent et qu’il ne me reste plus qu’à rentrer.

Décollage en 03, virage à droite. Il y a passablement de nuages, je reste en dessous à 1800 pieds. Le vent vient de derrière et me pousse à 270 km/h. Le ciel s’éclaircit, je monte au niveau 70. Je ne veux pas monter trop haut afin que mon réservoir supplémentaire ne gonfle pas trop. Il est rempli à ras bord, je ne peux pas l’ouvrir pour équilibrer la pression. Le vent tourne et vient de face pour 20 km/h. Ma vitesse stagne à 240. J’ai volontairement réduit la puissance car je souhaite économiser mon essence. Prudence. Je tiens à voir comment se présente cette Zone de convergence intertropicale. Devrai-je faire des centaines de kilomètres pour parvenir à en sortir ou vais-je pouvoir la traverser rapidement ?

Après 30 km on me demande de changer de fréquence. J’appelle une fois, personne ne répond, je n’insiste pas. J’ai trop peur qu’on m’annonce que je ne peux pas continuer. Depuis, je n’ai plus rien entendu. Je reste en veille sur la fréquence de détresse 121,5.

Je me dis que je me suis lancé dans une sacrée aventure avec cette traversée. C’est quand même un gros morceau. J’ai beaucoup pensé à ce qu’il pourrait arriver en cas de problème, imaginé les pires situations et ce n’est pas vraiment encourageant. Comment se passe un éventuel amerrissage, le parachute va-t’il vraiment s’ouvrir, le choc sur l’eau va-t’il être violent, penser à déverrouiller la verrière et la coincer avec une chaussure afin qu’elle ne soit pas bloquée au moment de l’ouvrir, enfiler mon gilet de sauvetage, faire toutes les procédures d’urgence, le Mayday, sortir le train pour amortir le choc, couper l’arrivée d’essence, tout couper, puis se débarrasser du parachute s’il tombe sur la verrière, couper les suspens avec le couteau spécial que m’a donné mon Franckie, prendre le canot, le lancer en tenant la corde en priant pour qu’il s’ouvre, prendre un maximum d’affaires mais surtout mon sac étanche avec la balise de détresse, le téléphone satellite, les fusées de détresse, mes provisions, des habits pour la (les) nuit(s) à passer, monter dans mon palace flottant, enclencher la balise, appeler avec le téléphone satellite les proches pour dire que la croisière commence. Puis attendre. Combien de temps ? Va-t’on venir ? En principe oui. Combien de jours et de nuits à passer là-dessus ? Va-t’il pleuvoir ? La mer va-t’elle être calme ? Est-ce que ça va bien se passer ? Ai-je des chances de revoir ceux que j’aime ? Beaucoup de questions !

Après une heure de vol, je transfère 15 litres. Mon réservoir reste hyper tendu, je me demande si je ne devrais pas descendre vers 2000 pieds pour faire diminuer la pression, transférer quelques litres supplémentaires puis ouvrir le bouchon et remonter ? Je me dis que ceux qui suivent le tracking vont soudain se sentir mal !!

Je suis à la lettre les recommandations de mes 2 météorologues, je pars plein sud direction 7°N 22.5°W. Après 2 heures de vol, je commence à surveiller mon détecteur d’orages. La visibilité est mauvaise, il y a une légère brume, cela ne va pas faciliter les choses pour trouver son chemin. Je me fais un peu de souci, j’espère vraiment que je parviendrai à passer. Je ne veux même pas penser aux complications que cela engendrerait si je devais retourner à Praia. Peut-être irai-je me poser en Gambie, en Guinée ou au Sierra Leone afin de trouver plus facilement de l’essence ?!

Plusieurs personnes m’ont dit : savoure ce vol exceptionnel que tu vas faire. J’aimerais pouvoir le faire mais pour vous dire la vérité, je savourerais bien davantage mon atterrissage au Brésil. Ça ce sera un grand moment. Pour l’instant il y a encore trop d’inconnues et d’incertitudes, j’ai beaucoup de peine à me réjouir. Nous verrons une fois l’obstacle passé. Après 2 h 30 de vol, je m’offre une banane ainsi que 5 galettes bretonnes. Je bois régulièrement par petites gorgées.

Je suis à 20 minutes du point que m’a donné Wim. Ils sont là, énormes, menaçants, imperturbables, tels des forteresses.

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Ils m’attendent. Entre eux et autour d’eux il y a des cumulus, semblables à des murs d’enceinte, qui les protègent.

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Je monte à 10’000 pieds afin de pouvoir passer là où c’est le plus bas. C’est comme une longue barrière infranchissable, c’est assez impressionnant.

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Derrière j’en aperçois encore. Je fais un premier choix alors que je suis encore loin. En me rapprochant et en regardant mieux je me décide pour un endroit qui me paraît plus propice. Je vois alors que c’est encore très chargé derrière et change encore d’avis. Je vais m’engager dans une sorte de vallée entre deux masses, cela paraît pas trop mal. Je me fais tout petit de peur de les déranger et me faufile entre eux discrètement en faisant le moins de bruit possible. Je subis quelques turbulences. Le vent est tombé, il n’y a plus un souffle d’air. C’est comme si tout s’était arrêté, comme si c’était le vide complet, le néant. C’est sinistre et angoissant. Je passe le premier mur, le plus puissant.

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Derrière il y a l’arrière garde qui est plus faible et moins bien structurée. J’en sors rapidement et peux enfin prendre un cap direct sur Natal. Je suis passé, je suis infiniment heureux et soulagé. J’ai une longue et très particulière pensée pour mon ami Eric qui aurait été également très heureux pour moi en ce moment. J’espère qu’il me voit depuis là-haut, qu’il sent que mes pensées sont pour lui. Je remercie la main invisible qui m’a permis d’arriver jusqu’ici. Certes il me reste encore plus de 6 heures de vol mais le plus dur est fait.

Je tourne la tête et regarde une dernière fois cette muraille que je viens de franchir. J’ai eu de la chance, une fois de plus.

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J’ai une pensée pour les gens que j’aime. Je les remercie de leur patience vis à vis de tout ce que je leur fais subir. Sous le coup de l’émotion et de la fatigue je m’endors épuisé. Dix, quinze minutes, je ne sais pas. Je me réveille en sursaut.

Une heure plus tard une nouvelle barre de nuages me fait face. Elle est beaucoup plus haute. Je transfère de l’essence et chasse l’air du réservoir souple en ouvrant le bouchon. Ca sent fort dans le cockpit depuis le début du vol et j’ai un peu mal à la tête. Je dois grimper jusqu’à 15’500 pieds pour la franchir. Le vent vient maintenant de l’arrière pour plus de 35 km/h ce qui me fait passer la barre des 300. J’adore !

Je mets de la musique, je mange 2 petits fromages au goût douteux, ma 2ème banane et 5 autres galettes. C’est le fête ! J’ai réussi. Merci à tous pour vos nombreux messages de soutien et un merci tout particulier à mes 2 météorologues qui ont si bien su me guider pour réussir ce défi.

Je lutte contre le sommeil durant toute la fin du vol. Je commence la rédaction de mon article. Je suis vraiment très heureux d’être en pleine traversée de l’Atlantique sud avec un mono-moteur. Et pas n’importe lequel. La Rolls Royce ! Le top du top ! Une machine exceptionnelle.

Je me demande comment je vais être accueilli et surtout si je vais pouvoir continuer à voler au Brésil comme je le souhaite. J’y ai prévu un séjour d’un mois.

Les minutes passent lentement, j’ai un peu mal au dos. Plus que 3 heures. Je finis de transférer l’essence de mon réservoir supplémentaire que je vais renvoyer chez moi car je n’en aurai plus l’utilité. Je ne peux pas dire que je savoure ce vol. Après coup peut-être mais sur le moment, c’est juste long.

Mon ami Toni arrive vendredi. Il sera en charge de négocier la poursuite des vols sur son territoire. Nous avons prévu de remonter d’abord au nord avant de redescendre sur Rio.

Je commence ma descente 1 h 30 avant mon arrivée. Au taux de 125 pieds/minute c’est le temps qu’il me faut pour perdre 13’000 pieds. J’adore faire de très longues descentes  à pleine vitesse.

La lumière est magnifique.

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Je passe à 35 nautiques au nord de l’île de Fernando de Noronha. La communication est très mauvaise, je comprends juste que je n’ai pas le droit de me poser à SBNT car c’est un aéroport militaire. Etrange. Il est pourtant sur la liste des aéroports d’entrée au Brésil. Je suis sensé me poser à SBSG qui est l’aéroport international de Natal. Effectivement lorsque je contacte Augusto Severo ils me confirment qu’ils sont un aéroport militaire et que je ne peux pas m’y poser. Je survole Natal.

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J’appelle Governador Aluizio Alves INTL. On me demande de me présenter en vent arrière main gauche pour la 12. En fin de vent arrière je demande si je peux faire un 360° à droite car il y a un avion en longue finale. Accordé. Je peux ensuite tourner en base puis en finale. Je regarde la piste, je réalise soudain que je vais me poser au Brésil avec mon bébé en ayant traversé l’océan Atlantique. C’est un grand moment de jouissance et de bonheur. Je m’aligne, je sors le train, 2 crans de volets, je m’approche du seuil de piste, je me dis que je dois me concentrer un peu pour l’atterrissage après ces plus de 10 heures de vol mais je n’y parviens pas vraiment. Voler, atterrir est devenu une chose naturelle, comme manger, boire et je n’ai plus besoin de réfléchir ou de m’appliquer pour poser ma machine. Cela se fait désormais de manière inée comme marcher. Je me rapproche du sol, je commence à tirer légèrement sur le manche, je la laisse encore voler un tout petit moment comme pour la récompenser de m’avoir amené jusqu’ici puis je réduis les gaz, continue tout doucement à la cabrer jusqu’à ce que les roues caressent le sol tout en douceur. Je suis au Brésil, j’ai de la peine à réaliser. Le contrôleur est super gentil, il me guide vers ma place de parking en me demandant comment je vais, si je ne suis pas trop fatigué et me suggère d’aller à la plage me détendre. Je le remercie. 10h20 de vol.

A peine descendu de ma machine, j’ai le plaisir de recevoir un appel de mon ami Dominique. Il s’améliore, il commence à lire mon blog alors qu’il ne s’est pour ainsi dire pas intéressé à mon voyage aux Marquises. Il me dit qu’il m’a même suivi sur le tracking. Merci Dom, merci Anne.

Je démonte le système de fixation de mon réservoir supplémentaire et le range dans son sac de protection. Je récupère mes affaires et l’on m’amène à l’aérogare. Une charmante jeune femme au chemisier un peu trop déboutonné pour sa fonction s’occupe de tamponner mon passeport. Bienvenue au Brésil !!

Je dois passer mes affaires aux rayons. Il y a là 2 officiels en civil qui se tiennent à l’écart. Je suis attendu. Ils demandent à voir mes bagages puis m’invitent à les suivre. Nous allons dans un bureau où l’on m’explique qu’il n’est pas autorisé d’interdire l’atterrissage à un avion et que j’ai de la chance d’être là. On me demande si j’ai une autorisation d’atterrissage au Brésil et où j’ai l’intention d’aller ensuite. Je bafouille que je devrais avoir ça sur mon ordinateur et leur demande s’ils peuvent se connecter afin que je leur montre mon site et où je souhaite me rendre en quittant Natal. On me dit que j’ai besoin d’une autorisation pour ça et que je vais devoir m’en occuper avant de pouvoir re-décoller. On m’amène ensuite dans les bureaux l’ANAC où l’on reprend tout à zéro et où l’on me réexplique toute la procédure. Ils m’attendent demain pour régler le problème.

Je loue une voiture, change de l’argent et rejoins mon hôtel après une heure de route.

J’y trouve tous vos messages qui me comblent d’émotion. Je vous remercie du fond du coeur. Je ne m’y attendais pas du tout, je suis vraiment très surpris, n’ayant rien fait d’extraordinaire si ce n’est un long vol. Merci infiniment à tous. Vous êtes des anges. Guillaume m’a informé que la page du tracking avait été vue plus de 3000 fois hier. Je suis ravi que cela ait fonctionné même si tout n’était pas parfait à ce qu’on m’a dit.

L’aventure continue, j’en suis super heureux.

Merci de votre soutien. Un spécial merci à Cyrille du BRIA de Lyon de t’être occupée de mes demandes d’autorisation. Pardonne-moi de ne pas t’avoir avertie du changement de date de départ. Tout s’est passé très vite. Sorry, sorry !

Mon très cher collaborateur Philippe vient de me faire parvenir ceci. Guy on peut lui dire chapeau. 27 heures, il faut le faire. Moi c’était une promenade de santé à côté !!

1991 – La route de Mermoz en ULM

En 1991, Guy Delage prend la route de Mermoz et traverse l’Atlantique en reliant les îles du Cap Vert au Brésil à bord d’un avion Ultra Léger Motorisé : 27h de vol sans escale !

21 décembre 1991 – La “route de Mermoz” en ULM : de Nantes (France) à Récife (Brésil) en ULM .

« C’est l’expérience qui m’a laissé le plus violent goût de peur. Il est particulièrement difficile de décrire ce que représente le passage en ULM dans des cumulonimbus tropicaux. Je conseille à tous ceux qui désirent en savoir plus de lire mon livre “ Atlantiques ” édité chez Ramsay. Vous en trouvez une copie sur ce site ! »

Plusieurs records ULM non homologués :
Plus longue distance parcourue sans escale : 2700 kms
Plus long temps de vol : 27 h
Plus long survol maritime

Objectifs :
Démontrer la fiabilité des aéronefs ultra légers conçus dans les règles de l’art aéronautique
Démontrer la possibilité d’utiliser ces appareils dans des opérations d’urgence humanitaire (charges élevées et conditions difficiles).

Matériel :
Un ULM pendulaire conçu et construit par Guy lui-même, en sandwich carbone époxy mousse d’Airex
Poids équipé 225 kg
Autonomie 40 heures (4000 km)
350 l de carburant
Moteur Rotax 912
Aile Synairgie

Préparation :
6 mois de conception de la machine (structure calculée par C. Baley)
Deux années de travail sur la vigilance et le sommeil avec les équipes du CHU de Rangueil et Christian Bourbon de Toulouse.
Une année de travail sur la prévision locale des cumulonimbus dans la zone de convergence intertropicale avec Météo France et le Centre de Lannion (réduction du temps de dépouillement des données satellitaires)
Simulation biologique de 40 heures dans l’ULM en fonctionnement dans la soufflerie du CEAT de Toulouse

Escales :
Nantes, Toulouse, Barcelone, Castellon de la Plana, Cordoue, jerez, Rabat, Essaouira, Tan Tan, Cap Juby, El Layoune, Dakhla, Nouadhibou, Nouakchott, Saint Louis du Sénégal, archipel des îles du Cap Vert ( Sal, Praîa), ile de Fernando de Noronha, Natal, Récife.

Difficultés rencontrées :
Traversée du Pot au Noir (5 heures dans les cumulonimbus), énormes turbulences.
Epuisement du aux vibrations basses fréquences
Absence de sommeil et obligation de vigilance pendant 27 heures